8. SASHA en FRANCE

" Le seul pays où j'ai probablement passé plus de temps qu'en Amérique est la France. Là, depuis 1951, j'ai ma deuxième maison, en Provence…, remplie de beaux objets rapportés du monde entier…Il faut être Juif et né à Vilnius pour comprendre la mentalité française, et encore, on ne la connaît jamais réellement. "


Après avoir quitté le Quatuor de Budapest en 1944, Sasha vint habiter New York, d'abord au 31, Beekman Place, entre la 49ème et la 50ème rue, à proximité du siège actuel des Nations Unies, puis, en 1957, au 5 Est, 20ème rue, entre la 5ème Avenue et Broadway, dans une petite maison coincée entre les gratte-ciel, un appartement orné d'œuvres de Calder, Chagall, Matisse, Picasso.

   
 Photo de la maison de Sasha à New York présentée  à l'exposition  de Jérusalem en 1981.

Mais, en été ou entre deux tournées de concerts, il aimait se ressourcer dans sa maison de Provence. D'abord, à Roussillon dans le Vaucluse, puis, après s'être lié d'amitié à Prades, avec Louis Jou, le maître graveur et imprimeur des Baux de Provence, ami catalan de Pablo Casals, au Paradou, dans la Vallée des Baux, à quelques kilomètres d'Arles.
Louis Jou était très inspiré par la musique et après avoir assisté en août 1954 à la représentation historique de Mireille, organisée par le Festival d'Aix en Provence dans le décor naturel des Baux, il obtint que, en juillet 1955, après la Salle Gaveau et avant le Festival de Menton, Sasha joue aux Baux les 12 concerti grossi de l'opus 6 de Haëndel, avec un orchestre de chambre financé par des mécènes, où figuraient, notamment, les trois frères du Trio Pasquier et Luben Yordanoff. Dans le public… Pablo Casals. Ce fut un triomphe et Jou écrivit: "Mon vieux Sasha, tu m'as foutu le cafard avec ton Haëndel de malheur. On vivait bien tranquille avant cela….Même les musiciens dont Pasquier, violoncelle, m'a dit n'avoir jamais joué avec autant d'amour et de compréhension une musique pareille. Le père Casals a trouvé le concert trop court. Il était navré que ce soit fini."

La maison de Sasha au Paradou était celle de l'ancien charron du village. Dans l'immense pièce où, autrefois, on construisait et réparait les charrettes, il organisait des concerts mémorables, tel celui du 10 août 1966 avec Mieczyslaw Horszowski (Bach, Sonate BWV 1015, Beethoven, Sonate Op.23, et Mozart, Sonate K.379). Ces concerts étaient toujours copieusement accompagnés des vins du cru qu'il appréciait particulièrement!

(Sasha devant sa maison du Paradou avec le violoncelle de son ami Arthur Troester)

Il aimait aussi traiter ses amis au "Bistrot du Paradou", célèbré depuis par Patricia Wells (Herald Tribune) et Peter Mayle (Le bonheur en Provence). Là, il donnait libre cours à sa fantaisie. Combien de clients du "Bistrot" ces soirs là se sont doutés que le clochard violoniste qui faisait la manche, affublé d'une perruque  et drapé dans une vieille serviette de bains à l'effigie de la Joconde, dont le mauvais goût le mettait en joie, avait entre les mains un Guarnerius ?
Sasha au Paradou ne jouait pas les vedettes. Il parcourait le village dans des tenues peu conventionnelles. En particulier, il pratiquait, maladroitement, des trous dans ses chaussures et son chapeau, qu'il appelait sa climatisation. Et quand il passait sous nos fenêtres et que les volets étaient ouverts, il criait à tue-tête: "le bordello est ouvert, le bordello est ouvert", ce qui, au début, ne manque pas de surprendre!
Il avait là, beaucoup d'amis, pas tous musiciens, tant s'en faut. Tous les commerçants du célèbre marché d'Arles le connaissaient et l'appelaient "Maître".  Qu'on nous permette une pensée particulière pour Jean-Pierre, son ami charcutier, disparu peu de temps après Sasha.
La seule circonstance où nous vîmes Sasha déprimé au Paradou fut la profanation, en mai 1990, du cimetière juif de Carpentras. Ce jour-là, il se réfugia chez nous en soupirant: "Alors, ça recommence." Il n'était plus qu'un vieil homme de 82 ans, terrorisé, se souvenant de sa mère et de sa sœur disparues à Auschwitz.