7. SASHA, TEL QU'ILS L'ONT CONNU

Tous ceux qui ont approché Sasha sont intarissables d'anecdotes à son sujet. Beaucoup ont été recueillies par Loren Glickman dans son excellent livre (voir Bibliographie). Nous avons choisi d'en raconter quatre: la première a fait le tour du monde, la deuxième est moins connue, les deux dernières sont personnelles.

I/ Albert Einstein

famous violinistEinstein était violoniste amateur et lorsque les membres du  Quatuor de Budapest donnaient un concert à l'Université de Princeton où il enseignait, il se joignait volontiers à eux. Un jour une étudiante, passant dans un couloir, entendit un rugissement venant d'une salle voisine. C'était Sasha qui, s'adressant à Einstein, hurlait: "Une, deux, une, deux, Docteur Einstein quand saurez vous compter ?". Quelques années plus tard, quelqu'un demanda à Sasha si cette histoire était vraie. Et Sasha, imperturbable, de répondre: " C'est vrai: Albert n'a jamais su compter!"

 

 

II/ Pablo Casals
Pablo Casals raconte que, déjà très âgé, il reçut un jour la lettre suivante, envoyée par un groupe de musiciens du Caucase :
« Cher Maître,
J’ai le plaisir au nom de l’Orchestre du Caucase Georgien de vous inviter à diriger un de nos concerts. Vous serez le premier musicien de votre âge à avoir l’honneur de diriger notre orchestre.
Jamais dans le passé, nous n’avons accepté d’être conduits par un homme de  moins de cent ans. Tous les membres de l’orchestre ont plus de cent ans. Mais nous connaissons votre talent et pensons que, malgré votre jeune âge, nous pouvons faire une exception.
Nous espérons une réponse favorable le plus rapidement possible.
Respectueusement,
Astan Shlarba
Président, 123 ans »

C’était une farce montée par Sasha, comme il aimait en faire à ses meilleurs amis. Mais au début, Pablo Casals prit cette invitation au sérieux parce qu’il ne lui paraissait pas impossible qu’un tel orchestre existât. Et il n’avait pas tort. Sasha avait repris une information du London Sunday Times, assortie d’une photo montrant l’orchestre et son doyen Astan Shlarba, planteur de tabac et éleveur de chevaux. Casals conclut qu’il aurait volontiers conduit cet orchestre mais qu’il n’aurait peut-être pas été accepté à cause de son jeune âge.
Saha avait une telle admiration et une telle affection pour Pablo Casals qu'il voulait le convaincre qu'il était juif! Si Casals protestait qu'il était catholique et catalan, Sasha , qui ne changeait pas facilement d'avis, répliquait:" Vous êtes peut-être né de parents catholiques en Catalogne, mais en réalité vous êtes juif, parce que vous ne pourriez pas jouer comme vous le faites si vous ne l'étiez pas."

III/ Ivry Gitlis
Nous étions à table chez Sasha dont les spécialités culinaires étaient quelquefois curieuses, comme la salade verte assaisonnée à la confiture d'abricots, quand le téléphone sonne. "Allo" " ……." " Merde, toi, d'abord ne me parle pas en yiddish, et puis je suis avec des amis, on mange et on boit du bon vin, rappelle-moi plus tard". Sasha se rassoit et nous explique "C'était Ivry Gitlis, il est au Festival de Salzbourg et il voulait avoir de mes nouvelles"… Je suis persuadé qu'Ivry Gitlis connaissant notre Sasha ne lui en a pas voulu!

IV/ Hommage à Zino Francescatti
Sasha nous invite un jour à assister à un récital donné par Isaac Stern en hommage à Zino Francescatti, à l'Opéra de Marseille. Rendez-vous fixé à l'entrée des artistes. Une invitation de Sasha étant un ordre à peine déguisé, nous nous présentons au portier, gardien du saint des saints et lui demandons si Monsieur Schneider est arrivé. Le visage du malabar de service se crispe et il nous répond avec un superbe accent marseillais" Eh, je sais pas! Mais si c'est le monsieur qui voulait voir Monsieur Stern, il est déjà la-haut, j'ai pas pu l'arrêter." Sasha était effectivement arrivé et la révolution avec lui!
Après le concert, nous nous retrouvons sur le parvis de l'Opéra. Zino Francescatti, fatigué, s'assoit sur le petit muret ,qui à l'époque, supportait la grille d'enceinte, , Isaac Stern et Sasha se penchent vers lui pour le réconforter… et aucun de ceux qui à cet instant passaient dans la rue ne pouvait se douter qu'il croisait trois  grandes personnalités musicales du siècle.  Cette scène se passait à cent mètres de l'hôtel qui, 150 ans auparavant, avait accueilli George Sand et Chopin.