Sasha en répétition,
à gauche Misha Schneider,
à droite Rudolf Serkin

 

 

 

 

 

 

1. Chronologie

Avrom Sznejder (Alexander Schneider, dit Sasha) était né en 1908, le 21 octobre (selon le registre du rabbin) ou vers le 25 décembre (selon sa mère) à Vilnius, (comme Jasha Heifetz, le 2/2/1901), capitale de l’actuelle Lituanie, à l’époque sous domination de la Russie tsariste. Son père était un artisan serrurier juif qui avait réussi à installer sa famille au premier étage de leur maison, pour la protéger des razzias des cosaques. Ils étaient quatre enfants : une fille Manya et trois garçons Mischa (né en 1904), Grischa, Sasha.
A l'époque, Vilnius était appelée la "Jérusalem Russe" (sur 300 000 habitants, 100 000 étaient juifs) mais la vraie religion de la famille Sznejder était la musique et on n’allait à la synagogue que pour écouter un grand chanteur interpréter le Kol Nidre, le jour de Kippour ! Le père exigea que chacun de ses enfants apprenne à jouer de l' instrument qu'il leur imposait: Manya le piano, Mischa le violoncelle et Sasha le violon. Seul, Grisha, trop peu doué pour cet art, échappa à la règle. Chaque soir, la mère devait rendre compte de l'assiduité des enfants à l'apprentissage de la musique, et si le père n'était pas satisfait, le coupable s'agenouillait sur une chaise, baissait son pantalon et recevait le nombre de coups que le père jugeait à la mesure de la faute! Cette méthode d'une autre époque, fit que sur les 4 enfants Sznejder, deux devinrent des musiciens célèbres: l’autre, Mischa, ayant été le violoncelliste du Quatuor de Budapest de 1930 à 1966. Manya, elle, devait disparaître à Auchswitz avec sa mère.
Le père Sznejder voulut que ses enfants, qui avaient déjà fait de solides études musicales à Vilnius (où Sasha avait eu le même professeur qu’Heifetz), aillent se perfectionner, Mischa à Leipzig, qui était à l’époque un des plus grands centres musicaux européens (Athur Nikisch y dirigeait le Gewandhaus et il eut comme camarade de classe Gregor Piatigorsky) et, en 1924, Sasha à Francfort où il eut comme professeur Adolf Rebner (1876-1967) et où il connut Paul Hindemith (1895-1963) qui était, alors, premier violon à l’Orchestre de l’Opéra.

Misha et Sasha à Francfort en 1925Photo : Misha et Sasha à Francfort en 1925

Dés son arrivée à Francfort, et malgré son jeune âge, Sasha mit en évidence le dynamisme et l’entêtement dont il fit preuve toute sa vie, assurant sa subsistance en jouant dans l'orchestre symphonique local mais aussi dans les rues, les cafés et les bordels, créant son propre quatuor (le premier d’une longue liste), donnant des concerts privés, tout en continuant sa formation. Son intention était de gagner de quoi aller étudier à Paris avec Jacques Thibaud.
Il devint, en 1927, à 19 ans, premier violon de l’orchestre de Sarrebruck, mais, occupant un poste officiel, il fut prié de donner à son nom une consonance allemande: c'est ainsi qu' Avrom, Chaim, Leiser, Izhok, Sznejder devint Alexander Schneider!

Candidat au poste de premier violon de l'orchestre de Dortmund, il fut refusé parce que juif. De même lorsqu'il voulut participer au Festival de Bayreuth. En 1929, il était engagé comme premier violon au Norddeutscher Rundfunk de Hambourg. Là, il créa un nouveau "Quatuor Schneider", dont le violoncelliste était Arthur Troester, qui devait devenir le violoncelle solo de la Philharmonie de Berlin de 1935 à 1945 sous la direction de Furtwangler. (soliste de l’enregistrement du 2ème concerto de Brahms avec Edwin Fischer, 9/11/42, Deutsche Grammophon 427 778-2).
En avril 1932, Mischa, violoncelliste du Quatuor de Budapest depuis l'année précédente, de passage à Hambourg, demanda à Sasha s'il connaîtrait quelqu'un pour prendre le poste vacant de second violon du quatuor. Le sort voulut que, deux jours après, le directeur du Norddeutscher Rundfunk prévienne Sasha que si Hitler arrivait au pouvoir, en tant qu'étranger et juif, il perdrait certainement son poste de premier violon. Sasha, conscient du danger, téléphona immédiatement à son frère: "Je t'ai trouvé un violoniste." "Qui? " "Moi." . C'est ainsi que, en mai 1932, Sasha devint le second violon du Quatuor de Budapest! Il devait y rester jusqu'à la disparition du quatuor en 1967 avec une interruption de 1944 à 1955.
En 1944, Sasha avait 36 ans et son caractère bouillonnant supportait difficilement les contraintes que lui imposait son appartenance au Quatuor de Budapest. Il démissionnât mais il n'y avait pas pour autant de rupture avec ses anciens collègues et lorsque ceux-ci, après le départ de Jack Gorodetsky, début 1955, lui demandèrent de revenir pour leur permettre de faire face à leurs engagements de la saison en cours, il acceptât sans hésiter (d'autant que le Quatuor avait considérablement assoupli ses règles de fonctionnement) et resta jusqu'à la dissolution du Quatuor en 1967.
A partir de 1944, Sasha sera un animateur incomparable de la vie musicale, jouant seul, en trio, en quatuor, dirigeant des orchestres, créant des formations nouvelles, organisant des manifestations musicales et s'efforçant de communiquer sa passion aux jeunes musiciens.
Il n'est pas possible de décrire en quelques lignes 50 ans d'une telle activité débordante au service de la musique. On évoquera plus en détail, son rôle à Prades, à Puerto Rico, à Marlboro mais il faut souligner tout ce que New York lui doit. En 1953, ce fut d'abord la fondation du Washington Square Music Festival: Sasha considérait que la musique de chambre n'était pas suffisamment honorée dans sa ville d'adoption. Il remua ciel et terre, parvenant à convaincre les organismes responsables, sans oublier les mécènes indispensables! Le premier concert eut lieu le 17 août 1953.
En mars 1957, Sasha organisait les premiers concerts de la "New School University" dont il devait rester le directeur musical jusqu'à sa disparition. Depuis 1995, ces concerts voulus par Sasha pour aider les jeunes musiciens à se produire sont devenus les « Schneider Concerts ». C'est toujours dans le but d'aider les jeunes musiciens que fut créé en 1969, sur une idée de Frank Salomon, l'agent de Sasha, les "Christmas String Seminars" à Carnegie Hall.
Un demi-siècle après ces manifestations fonctionnent toujours et leurs animateurs actuels n'ont pas oublié ce qu'ils doivent à Sasha.

Avec Madame Golda Meir et Arthur Rubinstein (Jérusalem 1973) Avec Madame Golda Meir et Arthur Rubinstein (Jérusalem 1973)

En 1959, Sasha effectuait son premier voyage en Israël avec le Quatuor de Budapest. Il devait y retourner souvent. En 1961, à la demande d'Isaac Stern, il organisait le premier Festival de Musique d'Israël, avec, entre autres, la participation de Pablo Casals, Rudolf Serkin, le trio constitué d'Eugene Istomin, Leonard Rose, et Isaac Stern, le Quatuor de Budapest, et l'Orchestre Philharmonique d'Israël dirigé par Sasha. En 1981, une exposition intitulée Avec Madame Golda Meir et Arthur Rubinstein « Hommage à Sasha Schneider » (Jérusalem 1973) sera organisée par le musée de Jérusalem

En août 1966, le "National Council on the Arts" votait une subvention de 400 000$ pour financer la création d'un Institut de la Musique de Chambre et d'un Orchestre de Chambre National, confiés à la direction de Sasha. C'était une idée d'Isaac Stern, membre du Conseil, qui avait joué un rôle clef dans cette décision. Pendant un an, Sasha parcourut les Etats-Unis pour sélectionner les 50 musiciens de premier ordre qui devaient constituer l'orchestre et enseigner à l'Institut. Il auditionna 600 candidats, les membres des plus grandes formations symphoniques souhaitant participer à cet "orchestre de rêve". Mais les responsables de ces grandes formations, craignant de perdre leurs meilleurs éléments, finirent par persuader le Président du Conseil des Arts qu'il n'était pas souhaitable de créer un nouvel orchestre, et l'affaire tourna court. On rappellera, pour mémoire, que Sasha continuait à enregistrer, à parcourir le monde comme soliste ou chef et à enseigner dans les universités américaines.
En 1973, création avec Frank Salomon des "Brandenburg Players" et en 1981, participation active à la fondation de l'Orchestre de Chambre d'Europe.
Au début des années 90, Sasha commença à ressentir les atteintes de l'âge. Ses yeux le trahissaient et ses forces déclinaient même si sa passion de vivre et de faire de la musique restait intact. A l'occasion d'un dernier voyage en Israël, il eut le sentiment que, le temps ayant passé, le monde de la musique dont il était, depuis si longtemps, un animateur infatigable ne comptait plus sur lui, surtout les jeunes auxquels il avait consacré tant de temps et d'amour, comme ces vieux monuments devant lesquels on passe sans trop savoir ce qu'ils représentent.
Hospitalisé à Arles en 1992, Sasha retournait à New York où il dirigeait pour la dernière fois le concert de Noël à Carnegie Hall.
Il est mort le 2 février 1993 et, conformément à ses volontés, ses cendres ont été dispersées dans le cimetière des Baux de Provence, au pied de la tombe de son ami Louis Jou, à quelques pas de celle du grand écrivain français André Suarés. Une simple plaque de pierre, posée à même le sol, rappelle aux passants le souvenir de

Tous ses biens sont allés à la Fondation Schneider, à l'époque présidée par Isaac Stern, destinée à aider les jeunes musiciens.